Le Sud c'est quoi ?

BRANDTC'est d'abord du bleu sur une carte du monde qui recouvrait une revue, au milieu de l'année 1980. Gallimard éditait alors en français le rapport d'une commission des nations unies sur le développement dans le monde. L'expression était née, mais aussi la coupure Nord-Sud qui a marqué une génération.

Mais même si cette coupure fut apprise par nombre de bacheliers et reproduite de maintes fois, il faut bien reconnaitre qu'aucun livre de géographie n'a traité du Sud ou des Sud en général. Pourtant, cette partie du monde (en bleu sur la carte, donc) qui regroupe toujours 80% de la population mondiale est souvent considérée dans les études, mais sous des noms différents.

Donc...

 

        Le tiers-monde, c'est quoi ?

-C'est d'abord un nom commun sans majuscules avec un tiret entre les deux mots (cf dictionnaire). L'auteure de ce blog a été passionnée, jeune par un manuel sans prétention sur le sujet.

ChapuisCHAPUIS, Robert, Les 4 mondes du tiers-monde, Masson, 1994, 247p. ... la photo ci-contre est la couverture de la ré-édition de 1997, avec Thierry BROSSARD pour co-auteur, et aux éditions Colin U.

Le géographe dijonnais revient, dans les années 90, à l'appelation "tiers-monde", inventée par Alfred SAUVY dans les années 50, qui est plus porteuse de sens politique que celle plus neutre de "Sud".

Le manuel de CHAPUIS fait partie de cette catégorie d'ouvrages qui après avoir vite et bien défini son objet découpe de manière très claire et pédagogique le tiers-monde en 4 régions, en appuyant cela sur des statistiques et des caractères culturels et politiques. Bravo pour cela. Il nous semble, en plus, que le livre est agrémenté de photos fort pertinentes.

Si nous le mettons à l'honneur à ce point, c'est aussi qu'il a réussi malgré les changements rapides intervenus dans de nombreux pays à résister au temps : ces 4 tiers-mondes sont toujours valides en grande partie.

CHAPUIS met "tiers-monde" au pluriel. On pourrait imaginer qu'il est novateur sur ce point. Or le pluriel, pour "tiers-monde" comme pour "Sud" s'impose à tous ceux qui se penchent sérieusement sur les réalités de terrain, sur tous ceux qui s'intéressent à une plus grande échelle, bref à tous les géographes.

Malgré l'immense succès du concept de tiers-monde, force est de constater que les ouvrages de géographes sur le sujet sont rares. Rares, mais ils existent.

Badia-LloverasIl y a d'abord le manuel de la collection "Prépas" de Colin, signé Nuria BADIA-LLOVERAS. Comme tout ouvrage de cette collection, il est tellement synthétique qu'au fil des pages on se met à rechercher des éléments de concret, de paysages typiques, et à se fatiguer des chiffres. 

 

 

 

 

 

 

Il y a aussi la Revue Tiers-Monde, toujours chez Colin, qui se veut interdisciplinaire mais qui fait presque seulement de la géographie.

 

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... et la liste s'arrête là. Le tiers-monde en effet n'inspire pas plus les géographes que çà. Il faut dire que l'expression "tiers-monde" est souvent accaparée par les "tiers-mondistes", ces gens qui ont une fâcheuse tendance à voir le tiers-monde en tout noir,                   Jalée

 

 

Comme dans ce livre de Pierre JALEE, de 1975.

 

 

 

 

 

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... ou dans cet ouvrage plus réçent de Mike DAVIS, 2007 (pour la traduction)

 

 

 

... il y a aussi les "tiers-mondistes" qui voient les choses en blanc plutôt qu'en noir : ceux-là ne s'aventurent pas dans le vocabulaire des géographes, par contre ils sont très écoutés et regardés : 

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Dire que cette chose a eu un Oscar du meilleur film en 2008 ! l'ignorance géographique gouvernerait-elle Hollywood autant qu'elle a gouverné la politique extérieure de G. W. BUSH ?

 

 

 

Voilà donc pourquoi, selon nous, le tiers-monde est une notion très populaire mais peu fouillée par les géographes. Mais que l'on parle de tiers-monde ou de Sud, on tombe rapidement sur un autre concept, social et économique celui-là, celui de développement.

         Le (sous-)développement, c'est quoi ?

Si votre ambition n'est pas d'enfumer un auditoire de chiffres et d'indicateurs aussi précis que nombreux, vous tomberez naturellement sur la réponse à la question ici :

 

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Encore Sylvie BURNEL... mais oui, puisque dans ce livre d'une célèbre collection (C'est le "Que Sais-Je ?" numéro 3165 des PUF, édité en 1996), elle synthétise bien le concept. 

 

Ce concept de sous-développement est presque plus utilisé que son contraire, le développement, tant il est typique de la réflexion sur les pays du Sud. En effet, pour les pays qui s'enrichissent, on parle peu de "pays développés", mais de « décollage économique » de « haute croissance », de « croissance économique », de quelque chose de "glorieuses", de « miracle économique ». En France, dans les années 50-60 , on planifiait le « développement économique » et pas seulement le "développement".

Car en effet, parler de sous-développement c'est fourrer tous les pays du monde dans le même système de mesure (de la richesse, du confort, de l'organisation sociale, de l'éducation, de la santé etc), ce qui faut-il le rappeller était NOUVEAU quand, dans les années 50 encore, l'Occident pensait encore le monde en termes coloniaux. Voilà pourquoi le concept se diffuse d'abord aux Etats-Unis (qui n'ont plus de colonies) dans les années 50, puis seulement dans tout l'Occident. En France, c'est en 1962 qu'Yves LACOSTE publie sa Géographie du sous-développement (tiens, pour une fois, on renvoit à une fiche de lecture payante)

Et puis, c'est la CREATION DU PNUD en 1974, et dans "PNUD", le "D" signifie "Développement" (en anglais aussi). Le mot "développement" est encore seul. Mais de fil en aguille, de rapport en rapport, on réalise que cela ne suffit peut-être pas. Il y a toujours un homme politique, un patron de multinationale pour reprendre le mot à sa sauce et le galvauder.

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Commence alors une des plus belles courses-poursuites conceptuelles entre les géographes, les sociologues et la voiture-balai de la récupération politique. Ou simplement publicitaire.

 

 

-1974, donc : « développement » apparait seul.

-années 80 le débat s'accentue, on propose de parler de développement intégral par exemple...

-1990 : 1er "rapport du développement humain" du PNUD, avec l’IDH calculé pour la 1ère fois. Depuis, y en a un chaque année. Les 3 critères définissant l'indicateur (richesse par habitant, niveau d'éducation, espérance de vie) ne sont pas seuls à être évoqués dans le rapport : il est déjà question de différences entre hommes et femmes, des nécessités d'investir le champs politique pour le développement.

-1992 : Conférence de Rio avec l'échappée du mot "Développement durable" qui s'impose quasiment planétairement, quasiment d'emblée

1284916-27690993-640-360-Depuis 1992, les assauts répétés des poursuivants envoyés par les boites de com' et les grandes entreprises font tourner au maximum la machine-à-laver-plus-vert du greenwashing . Ils réussisent à entretenir dans l'opinion mondiale la plus grande confusion, le plus grand chaos. C'est réussi (photo) : peu de gens ordinaires savent différencier croissance du PIB et développement.

CETTE COURSE SEMANTIQUE ne doit pas nous impressionner. Développement humain, durable, sont la même chose pour un géographe. Dans le rapport 2010 du PNUD,  « développement » est défini SANS ADJECTIF comme « l’élargissement du choix des gens d’avoir une meilleure santé, d’être éduqué, d’avoir un niveau de vie décent ». Depuis l'origine du concept, ceux qui en parlent sérieusement tiennent compte des différents aspects. Adam SMITH, rien que lui, déjà lui, souhaitait déjà promouvoir la capacité d’ « apparaitre en public sans avoir honte »
Pour une définition plus précise, nous redonnons ici que celle de Philippe HUGON exprime dans L’économie de l’Afrique (La découverte, poche, 2009, rééd)  « processus endogène de progrès, de productivité et de réduction des inégalités à long terme à des coûts sociaux et environnementaux acceptables, et inséré dans une matrice socioculturelle, permettant à un nombre croissant d’habitants de passer d’une situation d’insécurité et de vulnérabilité à une plus grande maitrise de l’incertitude, des instabilités et de satisfasction des besoins fondamentaux ». C'est un peu long. Ouf !

Nous avons disgressé un peu pour critiquer le concept de développement. Cependant l'objectif était aussi de mettre en évidence le rapport annuel du PNUD sur le développement, qui reste une source d'information géographique essentielle sur le tiers-monde (le lien donné est celui de 2014, en 259p)