Au plan scientifique, il y a peu de choses à dire sur le concept d'émergence. C'est pourquoi ce billet de blog n'est pas très long ! Le mot s'est pourtant diffusé à la faveur d'une mode, dans un système médiatique où ces modes se chassent rapidement, l'une par l'autre. Cependant les géographes s'accrochent à cette locomotive ; ils participent au débat l'émergence, et donc au débat sur les limites de la liste des pays, et sont bien obligés de définir le concept.

Le concept d'émergence, c'est là qu'est l'os. Si nous, Bibliographie Critique de Géographie, nous pourrions définir les émergents comme les pays qui ont une croissance rapide de leur richesse et de leur puissance, et qui comptent à l'échelle mondiale (c'est déjà un peu compliqué ; mais par rapport à ce qu'on peut trouver çà et là, c'est très simple !), le livre de Christophe JAFFRELOT est là pour épaissir (un peu) cette réalité, et pour l'éclaircir (beaucoup).

Emergents

Presses de Sciences Po, 381p, 2008.

En clair : il n'existe qu'un point commun entre la Russie qui est une puissance nucléaire, un pays de rente, qui perd presque un million d'habitants par an, et l'Inde qui ne doit sa croissance qu'à la valeur de sa population, qui est une démocratie dont les rouages sont complexes. Le point commun de l'émergence, c'est donc bien la croissance rapide du PIB, dans un contexte où les pays les plus riches ont, eux, une croissance très ralentie. Et ce contexte est indispensable au concept d'émergence ! Il ne suffirait en effet que de 2 ou 3 pourcents de croissance du PIB en Occident pour que les pays "émergents" soient distancés. Il ne suffirait que la baisse des cours des hydrocarbures se poursuive pour que la Russie ne fasse plus d'excedent commercial !

La liste des pays émergents est une autre grande question à laquelle le livre ne répond pas vraiment. Et pour cause : la définition étant incomplète la réponse est forcément floue ! Alors il faut considérer les termes du débat, et observer que le consensus est total pour :

-la Chine, le Brésil, l'Inde,

-mais dès le "R" de BRICS, la discussion commence puisque la Russie a plusieurs fondamentaux qui sont mauvais (sa croissance démographique négative ; sa maitrise du territoire toujours aussi approximative ; son isolement dans les relations internationales). Pour l'Afrique du Sud (le "S" de BRICS), les tensions sociales, la faiblesse du marché intérieur peu solvable et la dépendance au prix des matières premières assombrissent aussi l'avenir.

-il existe aussi des acceptions beaucoup plus larges qui englobent dans les émergents l'Arabie Saoudite ; le Mexique ; l'Indonésie ; la Thaïlande ; l'Algérie ; la Turquie ; les Emirats Arabes Unis... et bien d'autres encore.

C'est dans cette acceptation très large que le colloque "Les nationalismes émergents" a été mené en 2014. La publication de 2016 fait le tour du monde, de manière fort imcomplète, des nouveaux nationalismes. Avec les contributions de Roland POURTIER (ethnies et nations en Afrique Centrale), de François BART (Tanazanie, Ouganda, Kenya). Xavier de PLANHOL (dir.), évoque de manière transversale et originale le "problème baloutche", entre Afghanistan, Pakistan et Iran. Mais oublier le nationalisme chinois sous un tel titre est regrettable !

Les géographes doivent donc faire avec ce concept mal défini d'émergence, de pays émergents. Car en effet, le grand public, faute d'avoir reçu à l'école une connaissance assez précise des différentes situations des pays du monde, n'a que les mots à la mode. Qui se souvient en effet des autres expressions, elles aussi venues des économisto-journalistes, rendant compte de ces pays en développement ? les "4 dragons" ? les "bébés tigres" ? c'était il y a seulement 20 ans.

 

Manif MetzC'est un peu comme la "face B" de la montée en puissance des pays émergents : les condamnations à mort d'étrangers -d'Occidentaux- sont un moyen d'affirmer la souveraineté de pays qui auparavant ne le faisaient pas ou peu (photo : manifestion à Metz contre la condamnation de S. Atlaoui par l'Indonésie, diffusée par le site du Denver Journal International Law and Policy, 27 avril 2015)

 

 

 

géopol des émergents

 

 

Nous ne pouvons finir ce billet de blog sans mentionner l'ouvrage de Sylvia DELANNOY, Géopolitique des pays émergents, ils changent le monde, PUF, 192p, 2012. Nous ne pouvons pas pour le moment en fournir la critique.