C'est un peu comme à l'été 45 : on ne va pas donner de nom, tant les coupables sont nombreux. Par contre, on va s'énerver un peu. Parce que le pire moyen de détruire l'analyse géographique, c'est bien en l'inondant d'histoire !

Faire de l'histoire dans un article ou un ouvrage de géographie est un hors-sujet massif.

- Et typiquement dans la géographie française.

- Et typiquement depuis que la géographie stéréotypée, avec plan à tiroir a disparu (rappel : le plan à tiroir c'était I-relief II- hydrologie III-végétation IV-cultures V-villes et villages VI-activités des hommes). Depuis qu'on a réalisé que ce plan à tiroir n'était plus pertinent, on voit fleurir, dans les manuels, voire dans les thèses, trop souvent, une première partie consacrée à l'histoire.

- Et donc, en plus, ces disgressions historiques enveniment souvent les premières parties des ouvrages de géographie, c'est-à-dire les parties où l'attention du lecteur est la plus soutenue.

Parfois, le géographe qui commence un ouvrage, ou un chapitre, ou tous ses chapitres par de l'histoire culpabilise un peu. Alors il se cache derrière son petit doigt en titrant cela "identité" du territoire ou du phénomène qu'il veut décrire. Et sous ce titre fallacieux, commence son histoire. Franchement, c'est nul.

L'histoire n'a pas à faire des parties de premier niveau dans un ouvrage de géo. Pour s'en convaincre, on relira toutes les méthodes de géo, qui n'en parlent pas.

 

idée4 idées pour géographe perdu, tenté de commencer son écriture par de l'histoire :

1-si votre vocation c'est l'histoire, faites de l'histoire. Si vous avez constaté que le marché de l'histoire était déjà saturé, tant pis, suivez quand même votre passion mais ne l'appellez pas "géographie", de grâce !

2-commencez plutôt par une description de la population qui occupe le territoire que vous étudiez. Donnez son nombre, sa répartition, ses âges, ses activités, parlez-nous de ce qu'ils mangent ou de leur brutalité mais ne nous dites pas que la Lorraine c'est d'abord le territoire du roi Lothaire, parce que de nos jours tous ceux qui y habitent ne savent même pas qui c'était, ce Lothaire. 

3-ou alors, pour un territoire moins peuplé, montrez-nous les paysages, les potentialités de la terre, du climat. 

4-si vous entendez faire l'analyse géographique d'un thème (géographie thématique) et non d'un territoire, pas de problème : commencez alors par donner les chiffres, les lieux du réseau si c'est un réseau, le poids du thème dans la vie quotidienne. Mais merci de ne pas nous faire un récit de l'agriculture depuis le Néolithique, car çà, c'est hors-sujet.

Vous voulez vraiment des noms -mis à part celui de Lothaire, qui n'y est pour rien- ? Lisez ce billet de blog sur les manuels généraux de Géographie de la France ; vous en trouverez. C'est en effet en relisant des manuels de "géographie" de la France que, l'indignation aidant, nous nous sommes décidés à écrire ce "Marre de l'histoire en géo !"

A Bibliographie Critique de Géographie, on sait que cette dérive a des causes précises. On sait aussi que deux branches de la géo penchent nécessairement, donc légitimement, du côté de l'histoire. C'est pourquoi il faut préciser notre critique pour la géopolitique et, bien entendu, pour la géohistoire :

Yves LACOSTE le dit : pour faire de la géopolitique, l'histoire est incontournable. On lira cette considération dans les commentaires de la nouvelle édition de La géographie, çà sert d'abord à faire la guerre, La Découverte, 2012. C'est vrai : pour faire de la géopolitique, il faut de l'histoire. Mais bien sûr à condition de ne pas perdre de vue le fait qu'on fait de la géographie, quand on fait de la géopolitique. Allez on va tout de même donner un nom pour illustrer un ouvrage de géopolitique plutôt raté, en ce sens qu'il ressemble beaucoup trop à un manuel d'histoire du temps présent :

 

Bouquet Cote d'Ivoire

L'ouvrage de Christian BOUQUET donne pourtant de multiples cartes rendant compte de géographie électorale (ici la couverture de la 1ère édition, de 2005. Il y a eu 3 éditions depuis)

... mais on va donner un autre nom pour un ouvrage de géopolitique qui utilise assez bien la dimension historique. En effet, dans la  Géopolitique du Brésil de Yves GERVAISE (PUF, 2012, voir sa couverture dans le billet de blog Brésil), le chapitre 1 présente des aspects historiques bien intéressants pour la géographie, autour d'une carte des fameux cycles des produits exportés (dans le désordre coton, sucre, café, caoutchouc, or et même chataigne du Para). On y apprend aussi que les populations des différentes régions diffèrent aussi quant à leurs origines d'esclaves (Mozambique, Congo, golfe de Guinée...). Dans son chapitre 1 l'auteur convoque donc l'histoire à bon escient. Ce qui hélas n'est plus le cas dès le chapitre 2 ("Le Brésil au rythme du monde, cinq siècles d'histoire brésilienne").

Pour ce qui est de la géohistoire, il ne faut pas se leurrer : la géohistoire, c'est très peu de la géographie. C'est donc un tour de force que de trouver l'angle qui donnera un contenu géographique consistant à une recherche, ou à un ouvrage de géohistoire. Et c'est ce tour de force que réussissent les 2 ouvrages de Christian GRATALOUP :

 

geohist

Géohistoire de la mondialisation, Armand Colin, collection U, 3ème édition 2015 (à gauche : la couverture de la première édition)

invention continents

 

L'invention des continents, Larousse, 2009.

 

 

Bien que ces deux ouvrages apportent peu d'éléments de géographie actuelle, il sont néanmoins présentés dans le billet de blog sur la mondialisation.