Coup de projecteur sur l’Inde

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Lui c'est Ganesh. Il est marrant hein ? Mais pour plus d'un milliard de personnes, c'est un sage qui mérite bien des rituels et des prières. Le dieu de la connaissance (entre autres) a certainement inspiré la belle série de livres de géographie en français sur l'Inde. Un grand merci pour cela au choix de "L’Union indienne" comme sujet de CAPES-AGREGATION en 2015. C’est bien la preuve que les concours sont les vrais délimitateurs de la matière, plus que les discours fumeux. A cette occasion, et c'est heureux, d’excellents géographes se sont révélés au public des professionnels et des passionnés de géographie.

Merci aussi aux banquiers qui ont classé, avec leurs critères tellement aléatoires, l’Inde dans la catégorie si alléchante des « émergents » et des « BRICS ». Il est vrai que l’expression « BRCS » n'aurait pas cassé de briques, autant rajouter un « I », même si le taux de croissance par Indien n'est pas si convaincant que ça. On se souvient d’un lieu commun qui revenait régulièrement, il y a une dizaine d’années, sur les plateaux télévisés et jusque dans un sujet de brevet d’histoire-géographie sous la forme d’un extrait de discours d’un certain Sarkozy (Guillaume) : il y aurait désormais plus de millionnaires en Inde qu’en France. On était dépassés. Il fallait donc réagir, en commençant par connaitre ce grand rival qui osait nous dépasser dans l’impérieuse compétition au nombre de millionnaires.

De ce grand moment d’angoisse national, il faut maintenant recueillir les bons fruits. A toute chose malheur est bon ! Voilà donc un pays –qu’écrivons-nous, un Etat-continent- qui n’a plus du tout besoin d’un « guide de survie pour géographe perdu sans bibliographie ». Il est désormais doté d’une bibliographie qui rien qu’en français est excellente.

                  Généralités sur l’Inde

Atlas autrement IndeL’Atlas de l’Inde, une fulgurante ascension de Philippe CADENE est une première approche précieuse et déjà assez complète (Autrement, 2008) . Les thèmes abordés dessinent une géographie classique. En effet il commence par une description du cadre continental et physique, puis la population et les villes, avant de voir les espaces ruraux et ensuite d'autres thèmes à l’échelle nationale. Géographie bien classique… et alors ? pour une première approche, en 80 pages, c’est fort intéressant.

 

 

 

51HKUlL3itLPas simple mais plutôt réussi, le même éditeur fait écrire un autre volume sur l’Inde en 2016 à Isabelle SAINT MEZARD : l’Atlas de L’Inde sous titré cette fois Une nouvelle puissance mondiale complète plus qu’il ne met à jour l’Atlas de 2008, puisque l’approche est plus géopolitique (avec des passages d’histoire nécessaires)

 

 

 

 

doc photo LandyLa documentation photographique a consacré 2 numéros à l’Inde dans les 10 dernières années : celle rédigée par Frederic LANDY intitulée L’Inde ou le grand écart (n° 8060 de septembre 2007) insiste sur l’opposition entre une « Inde qui brille » et une « Inde qui crie » pauvre dans les campagnes. Merci pour cette mise au point.

 

 

 

 

 

doc photo NRJ

 

En 2016, c’est Lucie DEJOUHANET qui écrit un nouveau numéro intitulé « L’Inde puissance en construction ». Malgré le titre qui suggère une approche à plus petite échelle que le numéro précédent de Fréderic LANDY, les thèmes sont somme toute approximativement les mêmes. Elle finit même par répondre plutôt positivement à la question de savoir si le « grand écart est toujours d’actualité ? »

Une des images de la documentation photographique no 8109 sur l’approvisionnement énergétique de l’Inde (même si cette carte est inspirée d'un article de Jean-Luc RACINE dans Hérodote)

 

 

Dans les généralités sur l'Inde, on peut bien sûr évoquer la presque dizaine de manuels de concours ayant en commun d’avoir été publiés en 2015. Aucun n’est raté. Mais il serait fastidieux, et surtout redondant, de les évoquer tous. Nous en mettons donc certains en avant, à commencer par le collectif intitulé...

Inde une géo

« L’Inde une géographie » (Philippe CADENE et Brigitte DUMORTIER, dirs, chez Colin) car il établit bien les généralités tout en insérant des thèmes précis (le point sur les ports par Jacques CHARLIER en 15 pages, ou sur les migrations internes par Abdul SHABAN en 10 pages, même si cela manque de carte)

 

 

 

Colin U Inde du dvp à l'émergence

Nous mettons aussi en avant le livre de la jeune Aurélie VARREL et de Fréderic LANDY qui, à nos yeux, réussit bien à rendre compréhensible la complexité du pays. Par exemple au chapitre 3, la présentation du système politique du "village panchayat", une sorte de "république au village" est bien présenté. Idem pour les différentes étapes de l'éternelle décentralisation à l’indienne. En outre ce livre sent le vécu, avec des phrases comme "vers 10h les chiens s'endorment après avoir aboyé toute la nuit" (page ? vérifier) qui ne peuvent pas être écrites d'un salon parisien. Le début du chapitre 8 évoque la territorialité des Indiens, à différentes échelles et à partir de la maison. P 72, même si ce n'est pas une singularité de ce livre, le plan d'un village selon les castes est essentiel. Mais c'est peut-être notre sensibilité qui nous mène à trouver ces passages très éclairants. Il y en a bien d'autres en effet.

 

Dico Inde contempo

La parution d'un dictionnaire est toujours l'aboutissement d'un mouvement de recherche géographique. Armand COLIN a fait paraitre un Dictionnaire de l’Inde contemporaine en 2015. On a envie de dire : génial. Génial parce que les 566 pages sont vraiment de la géographie.  Peu, ou plutôt juste assez de détours par la philosophie ou l’histoire (pour les aspects culturels et pour retrouver un certain orientalisme plus ou moins passionné, on pourra lire le « Dictionnaire amoureux de l’Inde » de Jean-Claude CARRIERE, 476 p, 2001). Les entrées thématiques sont toutes pertinentes : il est vrai que « pèlerinage », « malnutrition » « altermondialisme » méritaient bien une définition indienne tant ces concepts sont éloignés de leurs définitions occidentales ; il est vrai que « Sikhs » «  naxalistes » ne peuvent être définis que dans le contexte indien. Le dictionnaire ne renonce pas pour autant à des entrées territoriales ( exemples « Punjab », « Népal », et le très pauvre et très corrompu « Bihar »). Vers le milieu, quelques feuilles en couleur contiennent 37 cartes qui pourraient presque vous dispenser de passer par un livre de généralités avant de feuilleter cet excellent dictionnaire.

Pour une approche par les cartes, on peut encore se référer à l’épais An atlas of India des éditions d’Oxford, de 1990 ; qui a le mérite de présenter chaque province... mais bon, il est quasi impossible à trouver quelque part en France. Ou se plonger directement dans le site Internet du Ministère des statistiques indiennes mais en se défaisant des chiffres mis en avant à des fins politiques. Voilà donc un pays qui a un ministère des statistiques... et même un Ministère du Développement qui met en ligne une impressionnante masse de chiffres. On se noie vite dans les chiffres, ce qui donne une bonne idée de l'échelle du pays et de la masse de population indienne. 

Inde-train1

Il faut l'avouer, la première fois nous n'avons pas vraiment cru ce genre de photographies de train plus que bondés qui illustrent la vie quotidienne... enfin la vie fréquente, en Inde. Car les particularités, qu'on jugera hallucinantes sont nombreuses. C'est pourquoi être sur le terrain donne les clés socio-culturelles (ou les questions socio-culturelles insolubles) pour comprendre.  Cette page de blog, jubilatoire, mérite d'être lue par toute personne (scientifique ou pas) désireuse de connaitre le pays. Nous décernons donc la palme du géographe qui s'ignore à son auteur Mathieu CARLIER, journaliste, dans la catégorie "géographie culturelle"

 

 

   

     Thèmes

Mais dans quel ordre aborder les ouvrages thématiques sur l’Inde qui sont eux aussi si nombreux ? Ici l'ordre de présentation sera aléatoire, puisqu'il consiste à commencer par ce qui nous a le plus marqué. 

LANDY RizLa lecture du livre de Frederic LANDY, Un milliard à nourrir. Grain, territoire et politiques en Inde, 260 p, 2006, Belin, fut une révélation. C’est une enquète d’une rare précision et d’une rare qualité à laquelle s’est livrée l’auteur. Mais une fois  la forme dépassée, le contenu du livre, c'est-à-dire la gestion des difficultés alimentaires de l’Inde est tout autant étonnante. On y apprend donc à quel point le marché du riz est règlementé et fait l’objet de multiples ajustements, tensions, discussions avec des résultats tout de même assez probants.

 

 

 

 

carte LandyEn Inde en effet, la statistique du riz (ici une carte de la p 119) est une discipline en soi, loin d’être évidente. Pas évidentes non plus sont les profondes transformations de la société rurale indienne qui doit faire avec la densité + la forte pression sur les sols + la nécessité de produire des quantités astronomiques … le chiffre stupéfiant des paysans suicidés entre 1998 et 2009, de 200 000, n’est qu’un indice des énormes forces tectoniques qui jouent dans la société indienne

 

Inde envers de la puissanceLa critique de l'émergence est aussi un gros sujet, qui pourrait faire l’objet à lui tout seul d’une biblioraphie ! Il nous semble qu'il y a 2 grands axes dans cette critique :

-celle qui décrie les inégalités

-et celle qui regrette la bien lente –la trop lente ? mais qui sommes nous pour juger ?- évolution des mœurs.

En format très court et concis sur le 1er aspect, il y a le livre de Christophe JAFFRELOT, Inde, l’envers du décor, 2013. Petite anecdote à ce sujet... en commandant en ligne, on s’imagine qu’un livre édité par le CNRS est forcément gros… et puis quelques jours plus tard celui-ci (71 p)  ne connait strictement aucun problème à rentrer dans la petite boite à lettres. Néanmoins il est bien instructif, en mettant par exemple en avant le fait que malgré la forte croissance de l’Inde certaines castes, et certaines régions, se sont encore appauvries. Certes, le coefficient de Gini avec la valeur de 0,38 est meilleur que celui de la Chine, ou des Etats-Unis, mais c’est dans le contexte d’un pays encore 4 fois plus pauvre que la Chine. Les classes moyennes dont on parle tant (juste en dessous des millionnaires qui ont le culot de dépasser le nombre de millionnaires français !) ne constitutent que 10% de la population indienne selon C. JAFFRELOT.

On entrera très bien dans la pensée indienne à travers le livre en anglais The other India, dirigé par Rajesh CHAKRABARTI (274 p, 2009), qui est fait d’une trentaine de contributions présentant des thématiques qui font problème, mais au prisme de la culture et des réalités indiennes. Terrorisme, développement, justice sociale dans un contexte de forte religiosité, ou encore les « 100 [dernières] années de violence » vus au prisme des écrits de l’ineffacable Gandhi, c’est un livre qui vous fera entrer dans un regard indien, à vous qui, pauvre francophone ordinaire, ne comprenez ni ne lisez l’hindi.  

Guillard

Plusieurs livres ont pour titre Géopolitique de l’Inde. Le plus récent est celui d’Olivier GUILLARD, sous-titré Ambitions nouvelles aux PUF (2ème édition 2016, 226p). Il s’agit presque ici presque d’une géographie militaire, qui après avoir présenté des généralités sur le pays centre sa réflexion sur les rapports du pays avec ses voisins régionaux.

 

 

 

 

Racine Asie et Inde

Justement, plus approfondi sur le sujet, Jean-Luc RACINE a dirigé L’ouvrage L’Inde et l’Asie (qui traite bien des rapports entre les deux , et non de tous les territoires concernés), CNRS éditions, 2010 p , 2009.  

 

 

 

 

 

Désir de puissance

 

Au risque d'être redondant par rapport au contenu du précédent livre, on présentera aussi L'Inde, désir de puissance de DA LAGE Olivier, au moins parce qu'il a une approche très géographique qui consiste à évoquer les rapports avec les voisins l'un après l'autre. Cela pourrait paraitre long mais non : chaque nouvelle relation est présentée de manière claire et problématisée, avec une idée principale qui vient dès le titre. Il nous semble qu'il manque de carte, c'est dommage (mais cette remarque, sur ce blog, on la fait souvent). Colin, 176 p, 2017. 

 

 

 

 

 

 

 

repenser la pauvreté_

"Repenser la pauvreté" de Abhijit BANERJEE et Esther DUFLO n'est pas seulement sur l'Inde, mais les exemples en viennent en grande partie. Il s'agit d'une suite de réflexions sur la pauvreté que l'on trouvera très stimulantes, mais à condition d'accepter de "provincialiser l'Europe" et de s'ouvrir à d'autres manières de lutter contre la pauvreté que celle de l'Etat-providence. Un livre un peu décapant à notre goût (2012, 422p)

 

 

 

 

Pour les réalités culturelles de l’Inde, on apprendra beaucoup de Jackie ASSAYAG et notamment de son Inde, désir de nation, Odile JACOB, 347p, 2001. Mais il faut avouer que nous n’avons pas lu intégralement ce livre, puisque son livre plus récent...

Inde désorientéeLa mondialisation vue d’ailleurs, l’Inde désorientée, nous avait absorbé à sa parution (2005, 299p). Jackie ASSAYAG étant anthropologue, on ne trouvera pas dans ses livres de cartes ni de tableaux statistiques mais cette absence sera bien compensée par l’intérêt que l’on trouvera à lire toutes ses remarques (le livre nous a paru un peu décousu, donc…), sur la modernité vue d’Inde, sur la question de l’acceptation ou non des OGM, sur le problème –parce que c’est un problème en Inde- de l’érotisme, etc. Au final ce livre nous fait autant découvrir sur l’Inde que sur la mondialisation, et il mériterait presque de figurer sur la page de Bibliographie Critique sur la mondialisation

 

L'Inde contempo

Y a-t-il une seule réalité de la vie politique indienne qui soit connue en France ? La prise de contrôle de l’Union indienne par le BJP, bien sûr (il y a 10 ans déjà). Pour tout savoir sur la vie politique, il faut lire Christophe JAFFRELOT. Auteur de plusieurs ouvrages, le plus récent sauf erreur de notre part est L’Inde contemporaine, Pluriel, Sciences Po éditions, 2014.

 

 

 

Nous n’avons pas de livre particulier à citer sur les rapports hommes – femmes, ou garçons – filles. Pourtant ce sujet en questionnement en Inde (mais pas forcément en évolution rapide) est présent dans la plupart des ouvrages de généralités, sous la forme de quelques pages. L'émission de France Culture "Sur les Docks" a diffusé une série sur une femme exceptionnelle dont la vie - et la mort tragique - en dit long sur la condition féminine en Inde : Pulan DAVI.

Le livre de Martine WAN WOERKENS, Nous ne sommes pas des fleurs, deux siècles de combats féministes en Inde (2010), est un récit qui ne vous dira pas précisément quelle est la géographie du féminisme et de l'exploitation, mais qui remet bien le problème en contexte.

Sur les religions en Inde, il faut avouer notre faiblesse. En particulier au sujet des musulmans en Inde, qui constituent tout de même 13% de la population soit environ 150 millions de personnes !

Biardeau_

 

 

Une des références sur l'hindouisme est la synthèse de BIARDEAU, Madeleine (320 p, 2009). Nous n'avons pas hélas pas eu l'occasion de le lire.

 

 

 

 

 

territoires du religieux

Pour en savoir un peu plus sur la religion, vous pouvez lire Territoires du religieux dans les mondes indiens, collectif, même si les exemples mauriciens sont un peu surreprésentés, et si le rôle des pélerinages, éminement géographique, est un peu survolé. De nombreuses photos commentées cependant.

 

 

 

       Au final,

Cette bibliographie témoigne d’un beau coup de projecteur sur l’Inde. Dommage que des pays qui abritent des masses de population comparables (Indonésie, Nigéria, Vietnam…) n’aient pas été mis dans le sac des « émergents » et par voie de conséquence dans un intitulé de question de CAPES – Agrégation. On l'aura compris, dans cette situation, plus besoin, bien sûr, de consulter les écrits qu’il faut citer pour avoir été pionniers,  de François DURAND-DASTES : ni son vieux Que Sais Je, ni ses pages de la Géographie Universelle qu’il a consacré aux "Mondes Indiens". Abondance de publications récentes, donc, qui donnent un peu le tournis tant nos concepts occidentaux, qu’on croyait universels, se retrouvent « provincialisés »… Mais voilà : l’Inde, modeste sur une carte du monde, mais géographiquement énorme, nous (re-)fait prendre conscience que faire de la géographie c’est réaliser qu’ailleurs, c’est complexe. Et c’est passionnant.