On trouve au moins 8 dictionnaires de géographie récents sous l’indice GEOGRAPHIE : 910.3 DIC dans une bibliothèque sérieuse. Ils sont présentés et comparés ici. Entendons-nous bien : on ne parle ici que des dictionnaires généraux, sont donc exclus les « Dictionnaire de géographie humaine » « Dictionnaire de l’analyse spatiale », etc. Idem pour les « Dictionnaire d’histoire et de géographie », « Dictionnaire de géographie et d’économie » etc. 8 dictionnaires récents, rien que ça ! Si on compare avec un champ de la connaissance très proche, l'histoire, c’est simple : il n’y a aucun équivalent. Même sur le site Internet d’une grande librairie en ligne comme Gibert Joseph, rien qui ne s’appelle seulement « Dictionnaire d’histoire » Voilà une situation bien curieuse pour une discipline qui produit environ 10 fois plus de livres et d'articles !

Une explication est que les géographes se sentent souvent complexés par l’abondance de la recherche ailleurs, notament en histoire. Ou complexés devant la rigueur des sciences dites "exactes". Du coup, beaucoup d’entre eux multiplient les concepts et écrivent des dictionnaires. Et du coup, Bibliographie Critique de Géographie emprunte, pour le titre de cette page de blog, à un classique d’histoire le concept de la conjuration des dictionnaires, pour comprendre ce qui se trame sous cette avalanche de dictionnaires. Le livre de WAQUET, Jean-Claude, intitulé précisément La conjuration des dictionnaires, vérité des mots et vérités de la politique dans la France moderne (Presses Universitaires de Strasbourg, 265 p, 2000) analyse les contenus, dans différents dictionnaires de l’époque de Louis XIV, des mots « conjuration » «  conspiration » « cabale » « complot ». Ces mots sont négatifs, repoussoir. Et pourtant ils recouvrent des réalités très proches de l’exercice du pouvoir en place, vrai et légitime, qui eux ne portent rien de négatif. Quand on y réfléchit, on se dit que c’est une évidence : les dictionnaires fondent l’orthodoxie langagière et condamnent les perdants (la thèse du livre est résumée ici à outrance : l’auteur nous pardonnera tant de simplifications). Les dictionnaires de géographie condamneraient-ils eux aussi une ou plusieurs « conjuration » pour imposer une certaine approche de la géographie ? Un peu.

Un peu seulement, car on ne vit plus sous le régime de la censure contrairement à l’époque de Louis XIV : du coup, certains dictionnaires se prennent pour l’Académie française de la géographie (ceux de LEVY, Jacques et LUSSAULT, Michel, ainsi que celui du GEORGE, Pierre et de VERGER, Fernand) alors que d’autres jouent les outsiders, les contradicteurs ou tentent des synthèses.

cartebataillegéographesLa source du problème est que la géographie est dans un tel état de division (nous avons déjà eu l’occasion de déplorer cette « bataille des géographes » ici) que les différences entre dictionnaires sont béantes. C’est le cas dans la géographie francophone, mais les tensions sont approximativement les mêmes dans les autres pays… aux Etats-Unis, la géo n’est quasiment plus enseignée. Bref, chez nous comme ailleurs un étudiant de première année se sentira déjà mal à l’aise devant tant de contradictions entre les approches de la géographie. Tellement, qu’il fera plutôt des études d’économie, ou de langues, ou d’histoire, même s’il a de l’appétit pour la connaissance des territoires. Disons le tout de suite : ces différences d’approche entre dictionnaires ne sont pas irréconciliables, et c’est un des buts de cette Bibliographie Critique que de rendre à chaque courant sa place dans une géographie totale, plus proche du territoire et plus intéressante.

Ainsi donc, quels sont ces 8 dictionnaires, quels sont leur approche de la géographie, quels sont leurs points forts et leurs points noirs ?

Dans le brouillard de la géographie académique actuelle (mais patience... elle en sortira) l'ordre de présentation qui s'impose est de les classer du plus concret au plus abstrait, au plus "prise de tête" comme diraient les pauvres étudiants en géogrpahie, condamnés à jongler avec 8 dictionnaires.

     6 dictionnaires de synthèse plus ou moins réussis

BEAUDLe meilleur outil pour sortir vite du trop plein de concepts, pour éviter l'indigestion théorique est certainement le Dictionnaire de géographie de BAUD, Pascal, BOURGEAT, Serge, BRAS, Catherine (Hatier, 2013, 5ème édition, 607p… mais attention, il grossit à chaque édition !). Ce n'est pas exactement un dictionnaire : en réalité, il n'y a que 51 entrées. Les auteurs ont dû se tordre l'esprit en choisissant ces 51 notions. Chacune fait donc une douzaine de pages, en effleurant au passage un maximum de notions connexes : plus de 3000. L’ouvrage réussit presque à quitter l’ordre alphabétique, que le philosophe Edgar Morin trouve inadapté à la compréhension du monde, pour presque arriver à un récit. Ce « dictionnaire » est donc plutôt un manuel des notions de géographie, mais il faut relever qu’il est très efficace en ce sens qu’il ne prive ni de donner des chiffres, ni de mettre en avant des lieux significatifs, ni de montrer quelques cartes, quelques schémas clé. Quelques exemples : le schéma géosystème-territoire-paysage de Georges BERTRAND p 317, d’un littoral p 295, celui des réseaux de transport intégrés en Suisse p 520… ou celui des scénarios d’évolution de la mondialisation p 343 qui fait preuve d’une grande originalité.

En ce qui concerne les thèmes, ce dictionnaire est typique d'une sorte d'œcuménisme car les différents courants de la géographie sont bien représentés : la géographie science sociale est présentée de manière complète avec des entrées comme géographie culturelle, mondialisation, aménagement du territoire, religion… mais il y a autant d’entrées de géographie physique (géomorphologie, mais vous ne trouverez pas de trace des mystérieux « ignimbrites », il faudra vous rabattre sur les entrées déserts, cellules de Hardley, sol, montagnes, eau, au point que les amoureux de géo physique (comme Bibliographie Critique de Géographie l’est un peu, nous l’expliquons ici) jubileront. La palme de l’article original pour un dictionnaire aussi synthétique est bien l’entrée « glacier ». Les grandes entrées de la géographie sont bien représentées : démographie, géopolitique, transports. Enfin, la géographie critique est présente, quoique timidement (ce qui est mieux que pas du tout) : « géographie sociale » a une entrée, mais « genre » et « altermondialisme » ne sont qu’évoqués.

 

DUNLOPPas vraiment un dictionnaire, Les 100 mots de la géographie de Jérôme DUNLOP (PUF, QSJ 2012) constituent plutôt un lexique général, donc un mini dictionnaire. Le résultat est un ultra-concentré qui ne présente pas les mots dans l’ordre alphabétique qui rend des notions essentielles censées être simples un peu abstraites : c’est le cas de « international » ou de « solidarité » qui aurait mérité des exemples plus précis (solidarité dans le cadre des villages du tiers monde ? solidarité financière des Etats-nation qui ont la forme de l’Etat-providence ? solidarité familiale ?). Même après avoir lu les articles, nous ne comprenons pas non-plus le rapport entre géographie et « humanité », et « nature » : ces 2 entrées ne sont –elles pas trop loin des méthodes de la géographie ?  Quand à « histoire » , que fait ce mot dans les 100 mots de la géogrpahie ? Géohistoire d’accord mais nous, au risque d’être un peu caricatural, nous en avons marre de l'histoire en géographie. 100 mots c’est déjà trop peu, en voilà donc 3 qui pourraient laisser la place à d’autres. Si le format 128 pages a dû interdire les références supplémentaires, l’auteur triche un peu, heureusement, par des notes de bas de page où l’on trouvera quelques classiques de géopolitique, sur la citadinité, etc.

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 L’auteur fait également l’effort d’intégrer, mais de manière trop synthétique, donc sous des mots peut-être trop abstraits, les réalités de la géographie physique : point d’érosion, point de zones climatiques, point de forêts ni de mers, d’agriculture, ni de déserts, ni même, et c’est un peu fort de café, de montagne ! A la place, quelques mots de synthèse qui sont censées les contenir comme « géosystème » « écologie » « nature ». Pourtant (photo ci-dessus), la climatologie, la géomorphologie, la biogéographie sont présentées comme des branches de la géographie).

Du même type, il faut également citer Les mots-clés de la géographie de MICHAUX, Madeleine, éditions Eyrolles, 173p, 2007.

SAFFACHELe Dictionnaire simplifié de la géographie de Pascal SAFFACHE ( Edition Publibook Université, 2003, 345 p) n’est pas un dictionnaire simplifié. Ce sont les définitions qui sont simplifiées ! et c’est une gageure que de le tenter. Gageure plutôt réussie disons le clairement. En effet, on trouvera là les explications à tout type de mot que l’on risque de rencontrer en géographie. Ne pas en trouver un relèvera donc du défi (à l'exception de l'ignimbrite, bien sûr). Résultat le dictionnaire de SAFFACHE ne devrait facher personne. Pour une fois, en géo ! Ici, pas d’orientation bibliographique ni de présentation du réseau des concepts ayant trait à la formation du mot que vous cherchez à comprendre. De toutes façons un dictionnaire, c'est d'abord un point de départ. L’auteur intègre donc plus de 5100 définitions ! Pour cela il s’y est pris en 3 étapes, puisqu’il a d’abord écrit un « Dictionnaire simplifié de géographie physique » puis un « Dictionnaire simplifié de géographie humaine » Malgré ce nombre impressionnant, aucun schéma, aucune carte. Pas d’entrées régionales (pas d’Australie, ni d’Asie, ni d’Alsace), chose que l’on peut pourtant réussir si on le limite à une partie de la terre.

Ouvrons le débat sur le sujet :  la géographie française en est là, aucun des 8 dictionnaires n’a d’entrées régionales, ni de lieux (pas d’Australie, ni d’Asie, ni d’Alsace, ni d’Ax-les-Thermes). Bien sûr ce n'est pas un but en soi : se limiter aux lieux nous ferait retourner aux 1700 pages de l'assommant "Dictionnaire de géographie" de Pierre DESCHAMPS (1860). Pourtant, l'intégration d'entrées régionales et de lieux est réussie dans le récent Dictionnaire de L’Inde de LANDY. Mise à part cette belle exception, on peut se demander si de nos jours la géographie n'est pas tombée dans l'excès d'abstraction, avec une quasi absence de territoires.

 

Vénézuela

 

Une carte du Vénézuela tirée du site du tour opérateur Crocodiletours. Les villes où l'on trouve le brassage ethnique sont sur le littoral ou le long de l'Orénoque ; aux profondeurs de la forêt et aux sommets restent la nature et les éléments identitaires amérindiens. Cette carte (on aurait il y a encore peu de temps dit "ce modèle") ne montre pas seulement un pays, mais le fonctionnement de tout un continent.

Après tout, est-ce que l’Amérique n’est pas une entrée en géographie ? la Géographie universelle le dit pourtant : tous les pays d’Amérique sont organisés depuis leurs côtes pour leurs grandes infrastructures. L’Asie avec ses civilisations anciennes qui ont forgé de fortes densité, l’Europe avec ses réseaux de villes souvent branchées par des ports sur le reste du monde, la Méditerranée plate-forme d’échange et de confrontations, l’Antarctique territoire sauvage et de science, ont chacun quelque chose à nous dire du rapport des hommes et de leur milieu –c’est-à-dire de la géographie. Sous un même concept abstrait (prenons celui de riviera), des réalités bien précises comme la rutilante « Côte d’Azur » et le plus populaire « Languedoc » disent deux réalités différentes du tourisme balnéaire.  En réintroduisant des lieux ou des régions dans les entrées des dictionnaires, on rendrait la géographie plus accesssible au grand public ; on réconcilierait 2 approches géographiques (de terrain et conceptuelle) qui se sont beaucoup éloignées ; enfin  on ferait aussi œuvre pédagogique puisqu’on aurait une approche inductive (concrète) et non déductive (abstraite) du monde. Osons avoir la naiveté de penser que quelques entrées par régions ou lieux pourraient contribuer à faire l'unité d'une géographie pour l'instant... en miettes.   

 

WACKERMANNLe dictionnaire de WACKERMANN (dir.), Ellipses, (tiens c’est bien la première fois que nous lisons un livre qui n’a pas de numéros de pages) a environ 720 entrées. L’ouvrage est un collectif d’une vingtaine de personnes, et c’est tant mieux car Gabriel WACKERMANN nous a habitué à des manuels de concours mal bâtis et mal relus. Les auteur ne signent pas leurs articles, ce qui donne un ton plus objectif. Parmi les mots définis, beaucoup viennent de la géographie physique (cela va jusqu’au « cône de déjection » « hévéaculture » pour prendre quelques mots exotiques). Mais l’équilibre avec la géographie humaine est respectée (les mots classiques comme démographie, et jusqu’aux définitions bien concrètes de « train » et de « hard-discount ou maxi discouners »). Les définitions n’excèdent pas une demi page, et restent donc accessibles aux gens qui n’ont pas fait Normale Supérieure. Ce dictionnaire, laisse une belle place, dans le choix des mots définis comme dans les contenus des définitions, aux réalités concrètes et de terrain (qu'elles soient humaines ou physiques). Comparés aux autres dictionnaires, c’est une originalité et c’est bien étonnant en géographie, non ? Résultat, les réalités sont souvent facilement compréhensibles (c’est aussi l’objectif d’un dictionnaire). Définir les contours de la notion, décrire les réalités principales, et ne pas finir sans oublier de mentionner que d’autres approches, d’autres définitions donc, sont possibles : c’est la méthode la plus efficace. 

 

 

LACOSTEDans la série des dictionnaires de synthèse, il faut citer De la géopolitique aux paysages, de LACOSTE, Yves. Celui-ci, après avoir popularisé la géopolitique, reconnait en introduction que d'autres réalités sont nécessaires pour comprendre le monde. Il est vrai que l'auteur a beaucoup contribué à éclater les différentes approches de la géographie dans les années 70 : le cocktail explosif était une affaire de digues au Vietnam et d'un géographe communiste, présent quelques lignes plus bas, qui persistait à faire une géographie qui "sert à faire la guerre". Cela donne un dictionnaire intéressant et assez court. Même s'il y met beaucoup de géographie physique, qui a des définitions très descriptives, on trouvera ici des définitions fort utiles venues de l'approche géopolitique et culturelle : bantou, pélerinage, nomade, musulman sont des notions qui manquent, qui manquent même cruellement, dans la plupart des autres dictionnaires. Enfin un géographe qui tente de mettre de l'ordre dans les échelles à l'aide d'une présentation des 8 ordres de grandeur en géographie (un peu comme dans les Espèces d'Espace de Georges PEREC). C'est bien utile et c'est à la page 12. Les géographes, toujours trop éloignés les uns des autres, loin d'ouvrir leurs dictionnaires à la plume de Yves LACOSTE (mais le voulait-il ?), l'ont donc contraint à faire un dictionnaire de plus (Colin, 224 p, 2003)

 

 

GEORGE VERGERLe Dictionnaire de la géographie de Pierre GEORGES et Fernand VERGER se veut depuis sa première édition (1970) la référence en géographie. Pour l’instant, c’est raté. D’autres dictionnaires l’écrasent largement dans l’esprit des géographes, et encore plus dans l’esprit des apprentis géographes (étudiants) qui ne veulent pas s’encombrer de plusieurs dictionnaires.

Pourtant au fil des années il faut reconnaitre qu’il s’améliore et que le ton, qui n’est pas critique mais cherche l’objectivité, fait du bien. L’équilibre entre géographie humaine et physique est plutôt respecté. De nombreux petits schémas (pour la plupart de géographie physique, mais on y trouve la pyramide des âges française) et quelques cartes (un planisphère de l'IDH, des types de désert...) rendent le propos plus concret, l'apprenti géographe y trouvera donc du contenu. Cependant le temps passe peut-être un peu trop vite pour ce doyen des dictionnaires de géo : des orientations bibliographiques de fin d'articles auraient été bienvenues. On y trouve la marque de la vieille géographie : une grande majorité des plus de 2500 entrées concerne la géographie physique. C'est ici qu'on trouve l'explication de ce qu'est un ignibrite, même si il fut moqué pour cela. Et puis il y a cette vieille maladie de la géographie, qui fait que le dictionnaire a du mal à intégrer les approches géographiques des autres : la comparaison de l'article "tourisme" ici et de celui des autres dictionnaires de géographie est déroutante. Vrai, on est souvent décus par la faible profondeur de la réflexion. Par exemple la définition de "développement" est un peu courte... Mais la définition de "développement durable" en 6 lignes, est pire ! Comparées aux définitons des autres dictionnaires on se poserait même la question  : parle-t-on de la même chose ?

 

    2 dictionnaires un peu autistes

 

 

BRUNETEn 1992 Roger BRUNET, avec FERRAS, Robert et THERY, Hervé, inaugurent ce que nous appellons les dictionnaires  un peu autistes. Les mots de la géographie – dictionnaire critique, avait pourtant le mérite d’avoir un titre clair. Il s’agissait déjà de critiquer. Mais déjà à cette époque, où la bataille entre « nouvelle géographie » et « géographie classique » faisait rage, les institutions officielles du pays (ministères, université, éditeurs, radio publique essentiellement) avaient déjà propulsé ce dictionnaire du GIP RECLUS-La Documentation Française au rang de dictionnaire de référence. Certainement une erreur. Nécessaire en complément d’autres, certes, mais de référence, erreur. Pourquoi ? le ton y est souvent décalé ( pour "géomancie",  ou lire par exemple "analité"), l’esprit de polémique prend parfois le dessus (à cause du caractère trempé de son directeur Roger BRUNET ?). Pourtant le contenu reprend bien les notions géographiques de l’époque : entrent dans ce dictionnaire des définitions intéressantes comme mafia, antimonde, macrocéphalie. Parmi les mots de la géographie dite à l’époque « nouvelle », on y trouvera ceux qui sont restés (maillage territorial, treillage des routes, synapses, marge, connexion et les approches mathématiques de la connexité, par exemples) mais aussi ceux qui n’ont pas tenu à l’épreuve du temps (chroèmes, géon). Sur le plan formel, il y a 3000 entrées, mais pas une seule illustration (pas même l'inénarable table des chroèmes !), on notera aussi que les définitions sont très avares de noms propres et de chiffres, même lorsque quelques un seraient si bienvenus. L'inspiration est souvent littéraire (citations). Les définitions font en moyenne une quinzaine de lignes. Ces mots renvoient pour la plupart aux réalités concrètes de la géogrpahie, du type croisière, estuaire, géodésie…  la géographie physique n’est donc pas négligée. Un tiers envrion des mots sont des concepts (cités plus hauts). Les territoires s’arrêtent à quelques gentilés comme japonais, maghrébin, américain, qui relèvent de la géographie culturelle, certes un peu rudimentaire, de l’époque.

 

LEVY LUSSAULTS'il ne devait en retenir qu'un, celui qui est estampillé géographe par l'Université française se devra de mettre en avant le Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés (DGES), "le LEVY-LUSSAULT" car dirigé par LEVY, Jacques et LUSSAULT, Michel, Belin, 2003. 1033p, 110 auteurs, 580 entrées environ toutes dotées d'une "introduction" (en fait d'une définition simplifiée) et un index : c'est le dictionnaire de géographie le plus pensé, le plus dense en idées.

Ce que ce dictionnaire a d'intéressant : 1-il est un véritable boulevard de liens vers d'autres matières, telles que la philosophie, l'histoire, les mathématiques (les modèles ne sont pas oubliés). On comprend bien de quel contexte intellectuel vient tel courant ou tel mot de la géographie. 2-Il est aussi un véritable dictionnaire épistémologique de la géographie : c'est à ce sujet que les auteurs peuvent vraiment se prévaloir d'être "critique(s)". 3-D'excellents auteurs y ont l'occasion d'écrire de bons voire lumineux articles, comme par exemple Hervé LEBRAS pour "transition démographique", Jean-François STASZAK pour l'article "île", Remi KNAFOU qui y présente son approche de "tourisme", Georges BENKO pour " un technopôle / une technopole" (même s'il oublie de préciser le genre du mot qui ici est important - pour la nouvelle édition, se référer à "pôle de compétitivité") 4- Enfin il présente l'originalité d'insérer dans ses pages une centaine de "penseurs de l'espace" c'est-à-dire les grands géographes et philosophes du passé.

 

Ce que ce dictionnaire a de gênant : 1-D'abord on ne peut pas dire qu'il clarifie les choses ! Au contraire il a tendance à complexifier des concepts de géographie même quand ils étaient simples. Et ceci dès le petit chapeau donné avant chaque définition ! Prenons le mot frontière qui est si fécond pour la géographie, sous l'impulsion notament de Michel FOUCHER... selon le DGES, il s'agit de "limite à métrique topologique" ! Qui comprendrait cela ? 2-Autre biais, les définitions doubles : modèle/modelisation ; industrie/industrie (géographie et industrie) ; social/social (géographie et social) ; le record revenant au champ de l'urbain : bien malin celui qui s'en sortira avec les 6 définitions correspondant ! 3-Aucun schéma, aucune carte 4-Il manque d'équilibre. Par exemple, il fait le choix de ne pas définir "Islam". Pourquoi pas, on considère donc que les cultures ont peu d'importance géographique. Mais alors que font ici "sexualité", "géographie des genres" , "gay et lesbian studies", certes intéressants ? Dans ce cas, ignorer la religion comme facteur culturel du monde montre un sacré problème d'équilibre. 5-La géographie physique et régionale est clairement mise de côté. Rien sur le riz qui structure l'Asie (il faut passer par la fiche biographique sur Pierre GOUROU), point de vallée, ni d'hydrologie. Un inlandsis ça n'existe pas, pas plus que la toundra, un tsunami n'a visiblement aucun rôle géographique.  Aucun moyen de savoir qu'un typhon, un ouragan et un cyclone sont équivalents (les 3 mots sont absents). Respire-t-on lorsque l'on rencontre des entrées montagne, ou climat ? pas vraiment car c'est pour y lire qu'en gros, ces mots sont trop flous pour être reconnus... alors que 7-des hors sujet étonnants comme Bauhaus, historicité, Heimat, type idéal, font l'objet de définitions. Les deux directeurs ont tendance à se citer souvent eux-même, et à faire entrer dans la dernière version leurs concepts fumeux d'"hyperspatialité", de "Monde" avec une majuscule... voilà pourquoi nous nous permettons de qualifier ce dictionnaire d'un peu autiste. 8-Il y a là un penchant pour l'abstraction qui ne va clairement pas avec la réalité matérielle de la géographie. Prenons la définition nomade/sédentaire (par RETAILLE, Denis)... Déjà, pourquoi pas une définition de nomade et une autre de sédentaire ? Mais comment peut-on parler de nomadisme pendant une page entière sans donner un seul exemple de peuple nomade ? sans le mot Touareg ? élevage ? Rom ?  9-Finalement le principal problème de ce dictionnaire est son nom et la place d'autorité que le système universitaire et éditorial lui confèrent. Et c'est en cela qu'il tend à faire une conjuration contre la géographie de bon sens, celle qui ne se fait pas en chambre et qui parle des territoires. C'est un bon dictionnaire épistémologique de la géographie, voilà tout.

Lors d'une table ronde au Festival de la Géographie de Saint Dié (en 2010 ?), Michel LUSSAULT fait cet aveu : "on me dit souvent : votre dictionnaire, il est bien, mais on n'y comprend rien". C'est donc normal si vous n'avez rien compris à la définition que vous venez de lire dans le DGES. A la limite, pour comprendre, il faudra d'abord aller trouver l'explication des mots compliqués que vous rencontrez dans la définition à d'autres pages de ce même dictionnaire. Mais ne le quittez pas pour un simple Larousse : ces mots sont rarement utilisées ailleurs, même par les géographes eux-mêmes. Quand rencontre-t-on dans la collection des Atlas Autrement par exemple les mots "métrique topologique", le mot "spatialisme" ?  ou la délirante "fractale" ? quand au mot "horizont", il n'est tout simplement utilisé nulle part dans le milliard de pages francophones du Web. En définitive, le DGES, comme son titre en pléonasme peut le faire deviner, est un livre qui se parle beaucoup à lui même : un peu autiste, en somme.

 

St Dié

 

Venez à Saint-Dié-des-Vosges le 1er week-end du mois d'octobre : vous y entendrez peut-être quelques confessions de géographes qui ont mauvaise conscience... mais qui font repentance.

Reste la question du pourquoi on en est arrivés là. Dès l’introduction, une des ambitions affichées est de mettre en cohérence une géographie qui « est dans l’air » « pour le futur ». Passons sur l’erreur méthodologique qui consiste à vouloir parler du futur sans adopter les précautions nécessaires à la prospective. Cette réalité qui « est dans l’air » « pour le futur » est donc, si l'on se fie au contenu, une réalité sans territoire (les gens sont tellement mobiles qu'il n'y a plus vraiment de territoire), sans climats (leur classification est contestable) , où l’impact des réalités culturelles est limité à quelques éléments marginaux. Une géographie où les pays n’ont plus vraiment de rôle, où le « monde mondialisé » se nourrit de connexions, où il n’y a plus que de l’urbain (et tant pis pour ceux qui ont l'impression de vivre à la campagne) où les gens bougent tout le temps (et tant pis pour ceux qui n'en n'ont pas les moyens). Réalité bien éloignée de la réalité actuelle, mais qui a l’intérêt de bien correspondre à ce que veulent entendre les puissants du monde … ou, pour le dire plus précisément, aux puissants du « monde mondialisé »… ou, pour le dire en langage administratif, aux cadres dirigeants. Lire le DGES, c'est un peu comme chercher l'origine d'un produit sur l'étiquette : on se sent vite hors-sol (au risque de répéter une critique déjà faite dans notre rubrique Géographie Contournable) C’est bien cela : un monde marqué par la modernité liquide, où les distances n’existent plus, où tout se modèle à coups de milliards, où la durabilité n’est qu’un discours, où les hommes et leurs territoires ne comptent plus.  

       Conclusion : sortir la géographie du brouillard

C'est bien malheureux : malgré une science géographique toujours bien vivante (ce blog cherche à en rendre compte), les 300 mots environ qui sont indispensables au géographe sont disséminés dans 8 dictionnaires. Quelle galère ! Le pire, c'est que pour chaque mot il doit y avoir une bonne définition, mais à vous de deviner dans lequel des 8.

D'abord comprendre le problème : comme vu plus haut, il est évident qu'il y a de longues racines à cet éclatement. Elles se branchent sur les réseaux de pouvoir qui financent les livres (éditeurs), l'université, le "marché" de la géographie (aménageurs, médias qui ont besoin d'avoir une vision synthétique qui leur aille. Le fait qu'ils disent le monde actuel expose fortement les géographes à la demande institutionnelle. En effet, ils parlent d'une réalité chaude, alors que les historiens (par exemple) parlent d'une réalité que l'on qualifiera de froide. C'est pourquoi les dictionnaires de géographie peuvent donner l'impression qu'ils tentent une conjuration pour nous empêcher de voir ce qui est sous nos yeux, la terre, le monde, de voir ce qui est évident.

Ensuite, trouver la sortie, dissiper le brouillard. Le monde travaille pour cela, lui qui envoit aux géographes les plus en vogue des nouveautés qu'ils n'avaient absolument pas prévues : la violence, hélas, l'augmentation des inégalités, les particularités naturelles ou culturelles des territoires, leurs mécanismes toujours méconnus, le climat qui se dérègle pour de bon... plus tragique qu'heureuse, la géographie revient.