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Le Liban n'est pas vraiment un pays, mais plutôt un phénomène.

Pour preuve : lorsque vous entendez les mots "Liban" ou "Libanais" dans les médias, c'est qu'on va vous parler d'un personnage ou d'une réalité extraordinaire : un homme d'affaires de l'ombre, une tragédie, un territoire où vous faites du ski le matin pour vous baigner dans une mer à 35° deux heures plus tard, ou des millions de réfugiés accueillis, ou plutôt tolérés, par un pays qui en compte à peine plus. Par quel phénomène commencer, tant il y en a ? 

Toujours convaincue que l'étude géographique d'un territoire doit commencer par sa population, Bibliographique critique de géographie voit d'abord que

1-le premier phénomène à présenter est la dispersion de la population. Rares sont en effet les pays dont les nationaux sont plus nombreux hors du pays qu'à l'intérieur ! On appellera diaspora libanaise, par commodité, l'ensemble de la population libanaise vivant hors du Liban. On se réfèrera pour une mise en perspective au livre précurseur l'Atlas des diasporas de CHALIAND, Gérard, et RAGEAU, Jean-Pierre, 1991. On se réfèrera pour plus de précision, même si c'est aussi un peu daté, à l'article "La diaspora libanaise, une organisation communautaire" d'Amir ABDULKARIM, L'Espace Géographique n°3, 1994, pp 217-223 (disponible en ligne ici)

 

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 Cette carte mise en ligne par le gouvernement libanais en 2016 est un peu gonflée, car parmi les 12 millions de membres, nombreux sont ceux qui ont perdu tout lien familial avec le pays, ou la langue, voire pire, avec la cuisine. Mais même en prenant une définition plutôt restreinte de diaspora, le Liban fait bien partie de ces très rares pays comptant plus de nationaux hors du pays que d'habitants (6 238 000). Cette structure de population induit une structure économique (flux financiers et commerciaux guidée par ces liens humains), un rôle géopolitique important, et même une identité (nombreuses références à l'identité phénicienne). L'"espace libanais" est donc très différent du territoire libanais, il ressemble bien à cette carte du ministère, il a une échelle mondiale.

2-Plus de 6,2 millions d'habitants sur 10 452km2, c'est beaucoup. Le pays est petit, et le 2ème phénomène est la densité, qui dépasse donc vraisemblablement les 600 habitants par km2. Pour un pays peu arrosé et dépourvu de champs de pétrole, ça fait un peu petit. D'autant plus que cette densité recouvre une extraordinaire diversité... ou d'extraordinaires inégalités, si on voit les choses sous un angle plus social.

 

Belin 2012

Le sujet de la diversité sociale et culturelle est bien présenté par le livre de Liliane BUCCIANTI-BARAKAT et Henri CHAMUSSY (2012), dans sa partie II "Les communautés" (Belin, 196p). Partie II, puisque la 1ère partie est consacrée à l'histoire du pays (on ne s'énervera plus de découvrir encore un livre de géographie qui démarre par de l'histoire, car on s'est déjà suffisament énervé pour d'autres livres). Ce livre précis vous tiendra au courant de la sourde compétition de chiffres, déterminante ici pour la vie politique, que se livrent (attention c'est long, c'est dans l'ordre numérique décroissant) chiites duodécimains, sunnites, maronites, palestiniens, grecs orthodoxes, druzes, grecs catholiques, chrétiens arméniens... si l'on oublie que 6 ou 7 catégories.

 

Les-communautes-religieuses-au-Liban-en-2002_large_carteReprésenter la géographie de ces communautés, religieuses mais pas seulement, est une vraie gageure. Cette carte mise en ligne par la Documentation Française en 2002 est typique d'une carte "en peau de léopard" insuffisante. Disons le d'emblée, elle est insuffisante mais on ne fait pas mieux. En réalité, les communautés religieuses sont souvent mélangées, il faudrait donc des dégradés de couleurs (ce qui tendrait vers le noir). L'échelle des régions utilisée ici sous-entend que la densité est homogène, or qui n'est pas du tout le cas. L'unité religieuse, relative, se fait souvent à l'échelle du "village" (jusqu'à 10 000 habitants tout de même), ou du quartier. Quand à Beyrouth, la coupure Est-Ouest cristalisée depuis la fin de la guerre civile en 1990 est simpliste. 

Au dela du clivage religieux, il faudrait aussi évoquer, et c'est une lacune du livre de CHAMUSSY et BUCCIANTI-BARAKAT, les communautés d'immigrés, si nombreux, qu'il s'agisse des Français ou des touristes du Golfe (immigration par le haut), ou des "bonnes" philippines ou yémenites assignées aux cuisines des maisons de Beyrouth. Ce qui révèle un clivage social essentiel. Il faudrait surtout rajouter le million de réfugiés syriens qui est venu s'échouer au pays depuis 2011. Pour se mettre à jour sur le sujet, voir par exemple ce reportage de France 24. Pour une présentation de la mosaïque géopolitique du pays, le regretté Jean-Christophe VICTOR avait réalisé cette excellente émission, c'était vers 2000.

Dessous des cartes Liban

3-Ce n'est pas parce que nous n'avons pas trouvé de livre ni de documentaire sonore ou vidéo sur le phénomène de la violence, que nous ne voudrions pas en parler ici. Celle-ci laisse ses marques explicites dans le paysage (destructions, impacts de balles, attentats) ou implicites (murs, cheick-points, emblèmes des différentes milices). Dommage qu'aucune synthèse comparable aux Territoires de la violence à Jakarta, (TADIE, Jérôme, Belin 2006) n'ait été diffusée.

 

DSCF8166Dans le paysage, la violence implicite : sur l'autoroute du Sud, à hauteur de Saïda, comme souvent au Liban les hommages aux "martyrs" des différents groupes paramilitaires, et leurs drapeaux, alternent avec les publicités ordinaires. Une autre chose sur l'image qui peut paraitre hors sujet mais pas du tout, le large ruban d'asphalte n'a, comme ici, souvent pas de bandes blanches délimitant les voies : on y double, triple, quadruple les véhicules, par la gauche ou la droite, sans ceinture... si en occident on parle de violence routière, au Liban le sujet est encore tabou. (photo prise en avril 2012). A citer, dans le secteur de Saïda  justement, cet hallucinant parc mémorial et de loisirs du Hezbollah consacré à sa "victoire sur Israël" lors de la guerre de l'été 2006. Biliographie critique de géographie n'a pas pu en profiter, faute de fréquenter au Liban des gens assez adeptes du recours à la violence politique.

L'actualité des violences au Liban est à suivre sur les sites des journaux comme celui de l'Orient le Jour, en français.

CormQuand à y comprendre quelque chose, si vous n'êtes pas arabisant, oubliez, car il vous faudra nécessairement entendre les arguments des uns et des autres. En français, contentez vous d'essayer, notament à l'aide de l'ouvrage le plus clair possible de l'historien Georges CORM, Le Liban contemporain (La Découverte, 432p, 2012) 

4-Le Liban est aussi un phénomène patrimonial et culturel. Sur le sujet, on pourra lire une avalanche de livres sur l'histoire quadrimillnéaire du pays, ou simplement évoquer des noms chargés de tant d'histoire : Baalbeck, qui conserve une des plus grandes constructions du monde romain ;  Byblos où est née l'écriture (ça c'est ce que vous dit le guide, en vérité c'est un peu plus subtil) ; Anjar la ville omeyyade construite par celui-là même (le calife Walid) qui fit construire la mosquée de Damas ; les châteaux forts croisés, les églises médiévales de Tripoli ou de Sidon ;  Cana, la ville des noces (du moins selon ce que vous dit le guide... qui sait qu'il tord bien la vérité) ; les caravanserails ; les palais druzes, les stades et hippodromes romains, les pièces exceptionnelles du musée de Beyrouth ... S'il y a une avalanche de livres d'histoire qui donnent du sens à un patrimoine culturel aussi riche, il y a aussi une foule de guides touristiques qui simplifient le tout. Parmi eux, nous choisissons de mettre en avant celui de PINTA, Pierre, et HERZBACHOVA, Renata (Olizane, 2011, réédition mise à jour). 

Guide-Liban

 

 

 Son grand intérêt est de n'avoir ni une approche superficielle (typique des guides de voyages) ni une approche historique. Il intègre donc l'excellente et inimitable gastronomie libanaise, réalité au combien géographique. Grâce à l'action de géographes toujours amateurs de bonne chaire, L'UNESCO commence à intégrer sérieusement cette réalité, comme en témoigne le label "ville créative" attribué à Zahlé pour sa cuisine.

 

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Houmos, kebbés, fatouche, taboulé, falafel, baba hanouche ne sont que les superstars de la centaine des mezzés libanais. Merci pour la photo au restaurant "Les saveurs du Liban" aux Andelys (qui a certainement piqué la photo ailleurs, d'ailleurs)

 

 

 

5-Il y a un phénomène environnemental au Liban, mais il n'est pas joyeux. Les milieux méditerranéens sont particulièrement abimés, du fait de l'ancienneté de la civilisation comme le déplorait Jean-Marie PELT dans son premier Tour du monde d'un écologiste. La forêt de cèdres qui couvrait le mont Liban dans l'antiquité, tant évoquée par la Bible et les écrits antiques, n'est plus qu'un souvenir. Les "forêts" de cèdres plus ou moins bien conservées sur les hauteurs sont si petites... Le littoral est aussi pitoyable : bétonné, privatisé au possible.

Beyrouth

 

 

 

 

Extrait de carte de la nouvelle édition de l'Atlas du Liban : nouveaux défis, VERDEIL, Eric, GHALEB, Faour, HAMZE, Mouin, 2016 (compte-rendu dans Carto n°43, septembre-octobre 2017). Le choix du gris pour montrer la masse de Beyrouth est pertinente : à l'instar des grandes villes du Moyen Orient, c'est une ville irrespirable sans verdure. Bien qu'on soit sur une corniche, la mer y est quasi-inaccessible, sauf par le biais de clubs, d'hôtels luxueux. Comme ici pour la capitale, l'Atlas du Liban présente bien les aspects environnementaux du pays, de manière à aller vers un meilleur aménagement... et il y a bien du travail sur le sujet ! 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L'image du Mont Liban (ici en avril, vu de Babdaat) en dit long sur la situation environnementale du pays : un climat méditerranéen, un potentiel hydrolique exceptionnel (presque 1000m3 par Libanais et par an, soit 4 fois le volume disponible pour les habitants des pays voisins) régulé par l'énorme masse karstique du pays, mais qui est largement sous-exploitée et gaspillée, quand elle n'est pas détournée par des pays voisins (pas seulement Israël)

6-L'économie du pays est elle aussi phénoménale. Le contraste est saisissant entre la faiblesse des productions (agricole, industrielle, administrative...) et l'intensité du commerce, celui du luxe et de l'immobilier étant les plus visibles. Comment la qualifier ? C'est une économie tertiaire, essentiellement financière, à la fois économie de transfert (une grande partie des capitaux viennent de la diaspora) et paradis fiscal (par défaut, puisque l'appareil règlementaire est largement défaillant). A ces titres le pays est un moteur de la mondialisation, assurément ! Pour le meilleur et pour le pire.

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L'information sur l'économie du pays était assez bien rendue dans une synthèse de l'agence Ubifrance, L'essentiel d'un marché - Liban (2011). L'actualisation (100 p seulement) est à acquérir en ligne à un prix exorbitant (50€) sur le site de "Business France", et sous le nom "Guide des affaires Liban 2016"). Puisque notre Bibliographie est critique, alors déplorons cette situation ubuesque d'un service public qui tente vainement de monnétiser sa production intellectuelle. Il n'est pas si loin le temps où pour un coût moindre les experts économiques de la diplomatie mettaient en ligne gratuitement leurs fiches pays. Pauvre France !

 

 

 

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7-Géopolitique du Liban. Même si le pays a une unité physique et culturelle évidente malgré sa diversité, il subit sa situation d'être comme une jointure d'espaces plus puissants que lui : c'est ce que nous apprennent les lectures sus-citées sur le pays. La réalité politique de non-maitrise du territoire saute pourtant aux yeux : l'aménagement du territoire n'est pas vraiment maitrisé, la corruption est forte, il y a beaucoup d'informel, le maintien de l'ordre est souvent laissé aux milices paramilitaires. Le pays a une armée, mais qui tolère sur son sol une armée privée plus efficace qu'elle (le Hezbollah), mais qui n'a pas de moyens aériens (les avions israéliens y sillonnent le ciel sans risque). Cette position de jointure géographiques d'espaces voisins plus puissants apparait clairement à la lecture de la Géopolitique du Liban de FEKI, Masri (2011, 192p)