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Hérodote, réputé premier géographe, tient le monde au bout de son revolver. C'est le logo de l'incontournable Hérodote, la revue de référence en géopolitique.

Sur une couverture, le mot "géopolitique" vend bien. Yves LACOSTE le reconnait, dans la réédition augmentée de La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre (2014). Une nouvelle version à lire puisque l'auteur raconte l'écriture et la réception de la 1ère édition.

1-Dans les années 70, sous son impulsion, tout d’un coup le mot géopolitique revient en force ("revient" car il avait, pour faire simple, été rabâché par les nazis !).

2-Puis on il y a eu l’intermède de la "fin de la géographie" dans les années 90, avec l’idée que le monde est désormais pacifié,  que les rapports de force comptent moins.

3-Mais depuis le XXIème siècle, il y a une nouvelle vague de la géopolitique. Le mot fait vendre jusqu'à remplacer quasiment le mot géographie :  il y a les collections « géopolitique de » chez Belin et chez PUF. Le "Dessous des Cartes" de ARTE est désormais sous-titrée "Le magazine géopolitique".  Et cela n’est que la partie émergée d’un énorme thème géopolitique qui revient en boucle sur les radios, sur les plateaux télévisés, sur les réseaux (virtuels donc non-)sociaux. L’énorme iceberg est maintenant quasiment plus gros que la géographie elle-même tant le mot « géopolitique » sucite l’engouement.

      Les 4 raisons d'un succès d'édition

Les ventes ou l’audience d’une présentation géopolitique sera d’autant plus forte qu’elle sera :

1-liée à une région de conflits : une Géopolitique du Proche Orient génère à priori un grand intérêt puisque les rapports de force s’expriment et construisent des organisations, en détruisent d’autres. Et cela, qu'il s'agisse d'un numéro de la Documentation Photogaphique par BALANCHE, ou d'un Que Sais-Je en 128 pages seulement, par DEFAY, quel tour de force ! Une Géopolitique de la Chine (DUCHATEL) est intéressante par la puissance qui est en jeu, même s’il n’y a pas (encore) de conflit. Tout cela est naturellement plus intéressant qu’une Géopolitique de la Corse (qui existe - par MARTINETTI et LEFEVRE)… qui sera elle-même plus intéressante tout de même qu’une géopolitique de l'Ile de France (qui n'existe pas, mais on lira tout de même la Géopolitique du Grand Paris de Philippe SUBRA). On n’aura même pas idée d’écrire une géopolitique de la Bourgogne (bien que celle-ci soit stimulante, on le constatera dans la Géopolitique des régions françaises de Béatrice GIBLIN)

 

Sébille Lopez2-la clé d’un beau paquet d’argent : c’est l’intérêt de la « géopolitique des tubes » autour de la Caspienne. Les Géopolitiques du pétrole de Philippe SEBILLE-LOPEZ sont un classique du genre (2006 - 480p). Le site Internet de l'ONG Global Electrification, sous le nom de "Géopolitique de l'électricité" met fidèlement à jour un fil d'actualité très intéressant sur l'électricité dans le monde... mais pas forcément sous l'angle précisément géopolitique

 

Sfeir3-liée à un sujet qui fait peur (même si ça dépend à qui ça fait peur) : une géopolitique de l’islam, comme par exemple cet excellent Dictionnaire géopolitique de l'islam(isme), dirigé par Antoine SFEIR (2009, 618p).

KAPLAN 4-Une "géomancie" des problèmes du monde. Le succès de l'ouvrage de Robert D KAPLAN, astucieusement traduit "La revanche de la géographie" en est une illustration (528p, 2014, quelques cartes sans intérêt). Même si nous soutenons, comme lui,  que la géographie est sous-estimée dans l'action et la pensée politique, il faut dire que ce livre mal dégrossi est miné par une multitudes d'approximations, d'extrapolations. Comme nous avons regretté l'invasion des discours géographiques par l'histoire, nous regrettons que la géopolitique soit parfois un prétexte pour transformer la géographie en boule de cristal. 

Ces 4 sources d'intérêt produisent donc dans l'édition et dans les médias un flot de discours "géopolitiques" qui, disons-le d'emblée, sont souvent tout simplement géographiques. Il faut donc définir les spécificités de la géopolitique. 

 

    Qu'est-ce que la géopolitique ?

    C'est la rançon du succès : la plupart des discours "géopolitiques" n'en reprennent pas les méthodes. Mais ce n'est pas si étonnant, car la définition même du mot ne fait pas l'unanimité.

    Pragmatiquement, il faut donc prendre les différentes définitions. Celles-ci délimitent collectivement le périmètre de la discipline.

LACOSTE   Dans son dictionnaire De la géopolitique aux paysages, dictionnaire de la géographie, 2003, (déjà analysé ici) Yves LACOSTE définit assez directement le mot (2 pages). La géopolitique, c'est  « l’analyse des rivalités de pouvoir pour des territoires ». Même si ceux-ci n’ont pas de richesse, ils ont un intérêt symbolique ou potentiel. Au plan de la méthode, il faut bien identifier les « représentations » des « protagonistes » (LACOSTE ne dit pas « acteurs ») . Il précise que « l’idée de nation est la plus forte des représentations géopolitiques » . Il insiste sur la dimension historique : il faut en tenir compte.

• Dans le Dictionnaire critique de la géographie (édition 2005), Roger BRUNET met bien en avant que la meilleure définition est la 1ère, donnée par le suédois Rudolf KJELLEN qui invente le mot en 1899 . Il s'agit alors des « rapports entre la politique des Etats et les données de la géographie » 

On le constate, la géopolitique se fait a priori à l'échelle des Etats.

On le constate (aussi), la géopolitique n'a pas la guerre ni le conflit pour objet principal. Celle-ci est la matière du journalisme, puis de l'histoire. La géopolitique est plutôt la description d'un état de rapport de forces, que celui-ci dégénère en conflit ou qu'il se refroidisse. C'est-à-dire tout de même une affaire de militaires. C'était bien le sens du mot dans l'école allemande d'avant guerre (RATZEL « relations entre les espaces géographiques et les Etats », et c'est bien le sens du mot dans la littérature américaine souvent proche du Pentagone (le livre sus-cité de KAPLAN en est une caricature). 

 

MONTBRIAL   En France, le représentant de ce courant dit réaliste est certainement Thierry de MONTBRIAL, qui propose un vocabulaire très intéressant dans L'Action et le Système du Monde (ici la couverture de la première édition, 472p, PUF, 2002)

 

La nouveauté de la définition de LACOSTE, sans perdre de vue l'horizon premier des Etats, permet d'élargir l'analyse à :

-d'un côté  "toutes les rivalités", c'est-à-dire aussi des entreprises, des religions...

-d'un autre côté "des territoires", c'est-à-dire à de plus grandes échelles (régions, provinces...)

• Précisons que le Dictionnaire de la Géographie et de l'Espace des Sociétés (édition 2013) donne pour définition un article de John AGNEW en 3 pages. A sa tête, 2 définitions suggèrent que le mot a 2 sens différents, que nous citons :

« A-Dimension spatiale de la relation entre Etats, dont l’enjeu est l’appropriation et le contrôle du territoire et le mode d’action fondamental est l’usage, direct ou indirect, de la violence organisée

B-Ensemble de discours associant, dans des proportions variables, connaissance de la géopolitique (A), ingénierie de l’action interétatique et idéologies nationalistes ou impérialistes »

 

         Les manuels de géopolitique

... sont si nombreux ! Et helas, beaucoup cachent dans leur épaisseur un exposé d'opinion. Voici comment repérer ceux qu'il faut éviter :

-le livre de géopolitique à éviter parle souvent, trop souvent, des conflits à venir. En cela, il se plante complètement, ou pire, il risque si la thèse est trop répendue, de devenir une prophétie auto-réalisatrice, à l'image du Choc des Civilisations de Samuel HUNTINGTON (2000)

-le livre de géopolitique à éviter n'hésite pas à user voire abuser du vocabulaire péjoratif pour certains acteurs, mélioratif pour d'autres.

-le livre de géopolitique à éviter ne parle quasiment que du passé, comme si les nouveautés n'existaient quasiment jamais

-le livre de géopolitique à éviter oublie plein de gens, plein d'opinions, plein de régions parfois, et en cela il est forcément incomplet. C'est souvent dans les livres présentant une politique qu'on trouve cette erreur

Ces 4 écueils sont évités souvent, heureusement. En tout cas dans les 5 analysés ci-dessous, c'est sûr :

ROSIERE  ROSIERES, Stéphane, Géographie politique et géopolitique, une grammaire de l’espace politique,  Ellipses, 2003, 320p. Réédité depuis.

 

   Voilà un manuel très pédagogique et toujours aussi clair, depuis les nombreuses années où l’auteur répète son cours en amphi (mais maintenant qu’il y a moins d’étudiants, c'est dans une salle). Etant donné que nous avons eu l’honneur de suivre ce cours, le livre présente pour nous l’immense avantage d’aller au bout, puisqu’une des habitudes de son auteur était de ne pas terminer son programme à la fin de l’année. Le livre met bien en évidence les définitions, elles sont étayées par des exemples précis qui viennent du monde entier (et pas seulement d'Europe et du Moyen Orient, contrairement à ce qu'on trouve ailleurs). Des cartes illustrent bien le propos. L’auteur est par exemple très clair dans la présentation du découpage des circonscriptions administratives pour minorer ou majorer un caractère identitaire. L’originalité de ce manuel est de distinguer 2 disciplines : la géographie politique dans une 1ère partie, la géopolitique de l’autre. La 1ère est définie comme « l’étude des éléments structurant l’espace terrestre », il s’agit d’une certaine manière, de présenter les réalités en place (les « héritages » du système de production d’espace si l’on veut). La géopolitique est quand à elle l’étude des dynamiques, c’est-à-dire des nouveautés mais aussi des déséquilibres, nouveaux rapports de force, enjeux… bref, l’étude des mouvements.sandjak

  Un cas d’école de situation géopolitique :  le « Sandjak d’Alexandrette » (ici entouré, en rouge)  qui empoisonne les relations entre Syrie et Turquie, est présenté en page 95. Ici illustration tirée de la banque d'images du Dessous des Cartes "Les relations entre la Turquie et la Syrie".

 

 

 

 

ROSIERE dico  Du même auteur (directeur), le dictionnaire de l’espace politique est précis et précieux. Il compte 400 entrées qui sont les 400 mots du vocabulaire géopolitique. Il ne compte pas d’illustrations mais chaque article fait une demi page, et donne quelques pistes bibliographiques.

géopol pour les nuls  On pourrait s'étonner de voir apparaitre ici un livre des éditions First, dont le style est un peu expéditif. Mais dans La géopolitique pour les nuls, Philippe MOREAU DESFARGES a plutôt réussi à rester dans la subtilité (Poche, First, 2016, 316p). L'auteur distingue dans l'introduction « le géopoliticien amateur péremptoire qui finit par voir des complots partout, et le géopoliticien spécialiste » qui a un vocabulaire précis, rigoureux. L’ouvrage est découpé en 15 chapitres, il est donc assez complexe en fait. Les références à l’histoire sont privilégiées (« la géopolitique du monde en 10 dates-clés ») . Les points forts = chapitre 3 « La démarche géopolitique » en particulier « les données géographiques » et « les structures », « la guerre » « la paix » . Puis l'ouvrage fait un tour du monde géopolitique, avec une simplificaton qui est forcément une vision de l’esprit (par exemple sur l’Europe et l’Union européenne). Ou le chapitre 12 qui associcie étrangement  « l’économie mondialisée » et la gestion « de la maison terre »…

Moreau Def  MOREAU DESFARGES, Philippe, Introduction à la géoplitique, Essai Points, Seuil, 230p, 2ème édition 2005. Format poche, une carte (dont le lien avec le texte est assez flou)  Voici typiquement une géopolitique proche de la géostratégie, où les références historiques sont nombreuses. On y trouvera rapidement des thèmes essentiels qui semblent complémentaires « la géopolitique et la mer » (Mahan, Mackinder, Skypman)  et «  géopolitiques continentales » (Ratzel, Haushofer). L’étonnant chapitre 4 « géopolitiques de la défaite » qui se penche surtout sur la géographie française de Vidal de la Blache est intéressant… mais ce n’est finalement qu’une redite de la thèse développée par Lacoste dans sa géographie qui sert, d'abord, à faire la guerre. En bref l’auteur ne cherche pas systémtatiquement à faire le tour des sujets, des mots et des concepts de la géopolitique, mais présente au contraire son approche personnelle. Par exemple : au chapitre 6, le II «  la géo-économie comme clé du monde au XXIème siècle » est très pertinent pour le monde actuel, mais cela se discute. C'est là tout un problème essentiel de la géographie (en général) et de la géopolitique (en particulier) :  ça ressemble à la présentation DU monde tel qu'il est, mais c'est beaucoup le monde tel qu'il est VU par l'auteur. C'est le cas de bien des revues annuelles qui font l'état du monde, qu'il faut citer :

-Ramses, écrite par les membres de l'IFRI (Institut Français des Relations Internationales), dont l'auteur des 2 ouvrages évoqués plus haut

-L'Etat du monde des éditions La Découverte (pour 2018 les rédacateurs sont Alain VIDAL et Bertrand BADIE)

-L'année stratégique est l'émanation de l'IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques), animée par l'auteur de l'ouvrage suivant

41wiVxuSRpL  Pascal BONIFACE, La géopolitique, 184 p, Eyrolles, 2017 nouvelle édition. Ici aussi l'auteur tente de simplifier car il cherche à vulgariser. Mais attention, il ne s'agit pas ici de présenter le vocabulaire de la discipline, mais de faire un état du monde actuel; Il présente donc quelques chapitres rapides sur l'épistémologie, puis présente 10 « défis »  en 3 ou 4 pages chacun que sont : la permanence des guerres, l’islamisme,  le réchauffement climatique (ouf enfin un qui l’intègre dans sa réflexion) (dommage que ce ne soit pas le développement durable), la prolifération nucléaire, le "choc des civilisations", les Etats faillis, les cyberguerres, les guerres de l’espace, le retour de la piraterie. Il présente aussi "10 crises majeures régionales" : Israel/ palestine ; Iran ; Tibet… Puis ce que sont à ses yeux les  "10 tendances structurelles" : Justice internationale / la démocratie progresse… Enfin, l'auteur termine avec "10 questionnements" sur la mondialisation universelle, les matières premières…

 

   Quelques angles géopolitiques

   Une fois les définitions posées, une fois la méthode connue, les limites cernées, l'approche géopolitique est extrèmement féconde. Tellement qu'il est impossible ici de passer critiquer les innombrables géopolitiques régionales (qui commencent presque toujours par "Géopolitique de...") : elles sont pour la plupart soit des "géographie de...", soit des "histoire de..." soit des "politiques générales de l'Etat ...". 

   Il y a aussi les géopolitiques thématiques. Certaines sont présentées plus haut dès l'introduction (Géopolitiques du pétrole, géopolitique de l'islamisme...). A ces pépites, nous pourrions en rajouter 3 :

Réveil des front  S'il est un objet concret qui a fait revenir au devant de la scène la géopolitique, c'est bien ces satanées-disparues-mais-non-pas-du-tout frontières. Et celui qui en tient l'éphéméride le plus rigoureusement est bien Michel FOUCHER. Celui-ci nous pardonnera de ne pas insister sur un de ses nombreux ouvrages (Fronts et Frontières, 1991, L'Obsession des Frontières, 2012, etc) mais de présenter une revue qu'il a coordonnée sur le sujet en 2016 (Questions Internationales, numéro double 79-80 de mai 2016)

 

Chabaa

 

  Comme une plaie purulente du monde actuel, les frontières d'Israël révèlent bien des clivages. Ici une photographie aérienne de la frontière Nord, au lieu dit "Fermes de Chebaa" revendiqué par Israël, la Syrie et le Liban. Pistes de rondes, postes de contrôle (les points blancs sur l'image : ici israéliens), routes fermées parsèment ce no-man's land dans une région de montagne biblique, si belle et tant convoitée.

 

GUEGAN  GUEGAN, Jean-Baptiste, Géopolitique du sport, une autre explication du monde, 304p, 2017. Il faut reconnaitre à Pascal BONIFACE d'avoir été pionnier dans ce sujet. Nous choisissons de présenter ici un auteur qui a une approche un peu éloignée des méthodes de la géographie (et à fortiori de la géopolitique) mais qui présente ses sujets de manière efficace.

Géopo des médias  La Géopolitique des médias de Philippe BOULANGER, au contraire, est elle très rigoureuse dans les méthodes et le vocabulaire employé.

 

  Dans le champ du religieux, citons l'ouvrage de  DIECKHOFF, Alain et PORTIER, Philippe, Religion et politique, 2017, dans la collection "L'enjeu Mondial". Voici un lien de présentation de l'ouvrage, menant aussi à une émission de RFI où les auteurs présentent leur recherche

 

SUBRA  Le meilleur pour la fin. Voilà 10 ans que Philippe SUBRA a écrit son incontournable Géopolitique de l' Aménagement du Territoire (ici la 2ème édition). C'est un ouvrage indispensable à tout décideur politique (et à tout citoyen, en fait). Appuyant son propos sur les dossiers d'actualité les plus récents type "ZAD" de Notre-Dame-des-Landes, l'auteur expose clairement ce qui conduit à tous les problèmes liés à l'aménagement, qu'il s'agisse d'un "aménagement à défendre", d'un "aménagement refusé", etc. Il n'oublie pas de donner les clés de sortie de ces problèmes. La lecture de ce livre est passionnante, c'est le meilleur de ce que peut apporter la géopolitique.